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Le complotisme : une religion comme une autre ?

Le complotisme : une religion comme une autre ? 2018-05-08
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Croyances absolues et inébranlables, mouvements identitaires, quête de sens, racines historiques... Peut-on dégager des traits communs aux théories complotistes qui pullulent en ligne ? S'inscrivent-elles dans la continuité des discours religieux classiques et peut-on les affilier aux mouvements spirituels qui se sont répandus en Occident au cours des dernières décennies ? Quatre étudiants du master Innovation et transformation numérique de Sciences Po Paris se sont posé ces questions, dans la continuité de la conférence sur Les nouvelles formes du sacré, organisé le 21 février à Sciences po dans le cadre du cycle de conférences Futurs pluriels, préparées avec Usbek & Rica.

« Neil Armstrong n’a jamais marché sur la Lune », « Il existe un projet secret visant à mettre en place une dictature oligarchique planétaire », « Al-Qaïda et Daech sont en réalité manipulés par les services secrets occidentaux »... Les théories du complot se suivent et ne se ressemblent pas. Longtemps moquées mais de plus en plus partagées, omniprésentes en ligne mais absentes des plateaux de télévision, ces constructions sociales paradoxales échappent aux analyses schématiques. Elles semblent pourtant partager un trait essentiel : celui de la croyance. Et si derrière les théories du complot se cachaient les nouvelles religions de la post-modernité ?

Nouvelles formes de sacré

A l’heure où l’intelligence artificielle, la destruction de notre écosystème ou les avancées de la médecine remettent en question les fondements de la condition humaine, le lent processus du désenchantement à l’œuvre dans les sociétés occidentales se voit troublé par de nouvelles formes de spiritualités. Des philosophies orientales dont la méditation est un exemple saillant, au culte des célébrités sur les réseaux sociaux, notre besoin de croire fait-il de la résistance face à une époque hyper matérialiste et hyper scientifique ?

Entre les années 1960 et 1980, la « mort de Dieu » paraissait entérinée, rendue inéluctable par l’extension de la méthode scientifique à tous les domaines de la vie.

Comme l’explique Henri Tincq journaliste et écrivain spécialiste des religions, dans un article de Slate en octobre dernier, entre les années 1960 et 1980, la « mort de Dieu » paraissait entérinée, rendue inéluctable par l’extension de la méthode scientifique à tous les domaines de la vie, le déclin des confessions historiques, l’individualisme, la libération des mœurs sexuelles ou encore l’emprise des médias sur les esprits. Les certitudes de l’époque, que l’on pourrait réunir sous l’idée d’un progrès unidirectionnel des civilisations, a pourtant connu un lourd revers à la fin des années 70. Le « Comment vivre ? » des Trente Glorieuses a cédé sa place au « Pourquoi vivre ?” » oublié pour un temps.

Dieu prendrait donc sa “revanche”. Mais le retour du religieux depuis les années 1990 a pris deux formes en apparence contradictoires. D’un côté, aux quatre coins du globe, la foi s’est faite plus individuelle et intérieure, au détriment des institutions religieuses. On observe un passage de la notion restreinte de foi religieuse au profit de celle plus large de spiritualité. Néanmoins, Rémi Sussan, journaliste spécialisé sur les questions d’usage des technologies, rappelle que les nouvelles spiritualités sans dieux ont dû s’imposer pour être acceptées dans la société ; la méditation était ainsi considérée au début des années 1950 comme une croyance « irrationnelle », un « truc de dingue ».

D’un autre côté, les défenseurs du progrès rationnel n’ont pu que constater la montée des mouvements religieux identitaires
D’un autre côté, les défenseurs du progrès rationnel n’ont pu que constater la montée des mouvements religieux identitaires. Dans La Revanche de Dieu publié en 1992, Gilles Kepel dressait des parallèles entre la popularité croissante de courants ultra-orthodoxes dans le judaïsme ou celle des islamistes en Egypte avec les Frères Musulmans, auxquels on peut ajouter les mouvements évangélistes aux Etats-Unis ou plus récemment le salafisme transnational de l’Etat islamique.

Les Illuminati, théorie universelle

Où se situe le complotisme dans le paysage paradoxal de la spiritualité moderne ? Arrive-t-il à concilier foi individuelle et croyance identitaire ? Si parmi la pléthore de théories du complot, toutes n’ont pas ces prérequis, celle du complot Illuminati semble répondre idéalement au cahier des charges. Comme au sein des mouvements religieux ultra identitaires, les adeptes de cette théorie la défendent radicalement et manifestent à son égard une croyance absolue et inébranlable.

Les partisans du complot Illuminati construisent leur croyance de manière individuelle, l’avènement d’internet et la démocratisation de l’ordinateur personnel ayant facilité leur accès à cette théorie.

Néanmoins, contrairement aux branches les plus orthodoxes des monothéismes classiques, « les mouvements [conspirationnistes] ne sont pas forcément bien structurés » nous apprend Emmanuel Kreis, historien, lors d’une interview donnée au Monde. Ainsi, les partisans du complot Illuminati construisent leur croyance de manière individuelle, l’avènement d’internet et la démocratisation de l’ordinateur personnel ayant facilité leur accès à cette théorie.

La conspiration Illuminati a aussi l’avantage d’englober un ensemble de superstitions et d’expliquer une variété d’événements : assassinat de Kennedy, mission Apollo 11, la Révolution française ou le 11 Septembre... En 2014, une étude d’Ipsos indiquait que 20% des 1 500 personnes âgées de 15 à 65 ans interrogées pensaient que la société secrète des Illuminati existait et agissait dans l'ombre afin d'instaurer un "Nouvel ordre mondial".

À partir de là, la croyance en cette oligarchie mondiale prendra une certaine importance et resurgira à maintes reprises
Loin d’être uniforme, cette théorie a pourtant une histoire. A l’instar de la figure historique de Jésus Christ, les Illuminati auraient existé en Allemagne au XVIIIe siècle sous le nom des “Illuminés de Bavière”. Ce mouvement franc-maçonnique mineur, matérialiste et anticlérical aurait disparu avant 1789. À partir de là, la croyance en cette oligarchie mondiale prendra une certaine importance et resurgira à maintes reprises, prenant successivement pour cible les francs-maçons, les juifs ou les sionistes, l'Eglise catholique ou l'Opus Dei, les bolchéviques, les "200 familles"... et enfin le gouvernement des Etats-Unis.

Ce sont les années 1990 qui marquent néanmoins un tournant et le début d’un regain massif de popularité de cette « superthéorie du complot ». A la fin de la Guerre Froide, Bush père déclarait : « Nous avons face à nous l'opportunité de fonder pour nous et les générations futures, un nouvel ordre mondial un monde fondé sur la règle de la loi ». Il n’en faut pas davantage pour mettre le feu aux poudres. Avec la multiplication des institutions internationales telles que le FMI ou l’OMC, ainsi que la naissance du Web, l'unification du monde par la mondialisation rend alors plausible conceptuellement, donc séduisante, une théorie de domination mondiale.

Une nouvelle religion ?

Le caractère universel et absolu des croyances complotistes suffit-il pour autant à les considérer comme de nouvelles formes de sacré ?

Questionnant les origines et mécanismes de la croyance, Umberto Eco, dans un entretien accordé au journal suisse Le Temps, pense que ce parallèle est non seulement possible mais central : « Les gens ne peuvent admettre que les choses arrivent « comme ça ». L’idée du complot est à la base de toute religion : il faut qu’il y ait une volonté à l’origine des événements, qu’elle soit d’origine divine ou humaine. Ainsi, le crime ou la grande catastrophe n’arrivent jamais par hasard ! Le complot machiavélique derrière les événements est une mythologie naturelle, qui répond à un besoin humain ».


 Si l’on se plonge dans la nature du sacré néanmoins, les choses se compliquent. Selon le Larousse est sacré ce qui « appartient à un domaine séparé, inviolable, privilégié par son contact avec la divinité et inspirant crainte et respect ». Or, comme le souligne le philosophe et politologue Pierre-André Taguieff dans un entretien avec nouvelobs.com, « les récits complotistes s’adaptent au contexte politique, militaire, économique ou culturel. Cette accommodation à l'événement étant une condition de leur vraisemblance, donc de leur efficacité symbolique ». Les complotismes seraient donc profondément contemporains à l’inverse des croyances traditionnelles marquées par leur intemporalité.

Et si la théorie du complot était au fond une sorte de « foi négative », de foi sans transcendance, ni espoir, ni désir ?
Et si la théorie du complot était au fond une sorte de « foi négative », de foi sans transcendance, ni espoir, ni désir ? On y trouverait, comme dans les religions monothéistes, la conviction qu'une force invisible serait à l'œuvre et expliquerait beaucoup de phénomènes incompréhensibles, mais - à la différence des religions - que cette force est purement nuisible, qu'elle ne propose aucun sens, qu'elle ne s'offre à rien. Gemma Serrano, théologienne au Collège des Bernardins, pose la question suivante lors d’une intervention filmée en octobre 2017 : la soif de Dieu émane-t-elle du besoin ou du désir ?

Elle défend que le désir de Dieu ne peut pas être compris comme un simple besoin de sens, mais qu’il est plutôt un besoin symbolique de relation. Elle considère la soif de Dieu comme un mouvement vers un « autre ». Les théories du complot prennent plutôt les traits d’un repli sur soi, d’une érection des barrières de l’entendement. On voit ici se creuser une faille possible entre la croyance des complotistes et la foi religieuse, du moins en ce qui concerne le ressenti intime du croyant.

 À ces questions insolubles on peut proposer une thèse alternative : ce qui réunit fondamentalement les religions et les complotismes ne serait-il pas l’incapacité des sociétés post-modernes à concilier la croyance en un absolu et l’incapacité de déterminer ce qu’est cet absolu ?

 Les théories du complot ne seraient-elles donc qu’une tentative comme une autre des hommes à croire en l’absolu dans un monde où cette notion même n’a plus sa place ?
Dans sa réflexion autour de la post-vérité, John Higgs réunit sous la même bannière des personnalités aussi contradictoires que Richard Dawkins et Benoît XVI : « Malheureusement, tous ces gens sont en désaccord sur la forme que doit prendre cet absolu. Mais ils sont presque sûrs qu’il existe. Cette foi en la certitude absolue ne repose sur aucune preuve quant à l’existence d’une telle certitude ». Les théories du complot ne seraient-elles donc qu’une tentative comme une autre des hommes à croire en l’absolu dans un monde où cette notion même n’a plus sa place ?

Dans le domaine de la physique, la recherche d’une théorie unique capable d’unifier la relativité d’Einstein et la physique quantique révèle le défi contemporain de s'accommoder de paradoxes indépassables en apparence. Sur le plan politique, les principes du libéralisme se voient confrontés à la finitude des ressources naturelles. La technologie enfin devient l’objet de tous les espoirs de salut tout en suscitant des craintes à caractère apocalyptique.

Qu’elles aient pour objet la science, la technologie, la religion ou le complotisme, toutes les formes de croyance seraient ainsi indifférenciées à l’échelle de leur socle commun : un besoin de certitude.

Qu’elles aient pour objet la science, la technologie, la religion ou le complotisme, toutes les formes de croyance seraient ainsi indifférenciées à l’échelle de leur socle commun : un besoin de certitude. Pourquoi se fait-il si pressant aujourd’hui ? On peut imaginer que la recherche d’un absolu, quelque soit sa forme, devient nécessaire parce qu’elle constitue le dernier acte de volonté individuelle imperméable au doute permanent imposé par un monde sans dieu.

Cela diminue-t-il pour autant les capacités critiques de l’homme ? Et à long terme, ces croyances résurgentes ne sont-elles que transitoires jusqu’à la disparition toute entière de la notion de sacré ?

 


usbeketrica
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