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Afrique centrale : un problème avec la démocratie ?

Afrique centrale : un problème avec la démocratie ? 2017-10-09
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Les régimes bâtis sur les ruines de guerres civiles en Angola, au Burundi, au Congo, en République démocratique du Congo (RDC), en Ouganda et au Rwanda ont reposé sur des forces politico-militaires. Hormis au Kenya, en Tanzanie et en Zambie, où le multipartisme a été rétabli au début des années 1990 et a perduré malgré des élections entachées de violences, partout les espérances démocratiques ont été trahies ou manipulées.

Entre juin 2015 et août 2017, la région a ainsi connu un enchaînement ininterrompu d'élections générales. Les scrutins du Burundi en 2015 et de la RDC, initialement prévu en 2016, étaient les plus redoutés. Les présidents sortants voulaient se maintenir au pouvoir au-delà de leur deuxième mandat. Au Congo, en Ouganda et au Kenya, les risques d'affrontements étaient tangibles.

Ces régimes étaient datés, voire gagnés par l'usure. Parmi les new leaders révolutionnaires ou progressistes, l'Angolais (José Eduardo Dos Santos), le Congolais (Denis Sassou N'Guesso) et l'Ougandais (Yoweri Museveni) avaient plus de 70 ans, régné trente ans ou plus et étaient candidats à de nouveaux mandats. Quant aux présidents rwandais (Paul Kagamé), congolais (RDC, Joseph Kabila) et burundais (Pierre Nkurunziza), après avoir exercé respectivement le pouvoir pendant 21, 14 et 10 ans, ils modifiaient leur Constitution pour briguer un troisième mandat.

Des pouvoirs usés mais rusés

Malgré la conjoncture régionale déprimée et le scepticisme contagieux des électeurs, ces rites de consécration « démocratique » se sont, au cours des deux dernières décennies, imposés comme des événements incontournables, y compris dans les pays les plus autoritaires où tout est connu à l'avance : les partis en lice, les candidats autorisés, voire les résultats.

Aussi illusoire soit-elle, la mise en scène de ces rituels constitue néanmoins un exercice risqué pour les détenteurs du pouvoir. Ils se doivent de maîtriser les règles de l'art pour s'assurer un contrôle maximal de leurs propres institutions, et faire spectacle de l'attachement des populations à ses dirigeants. C'est pourquoi le résultat de la compétition entre le perfectionnement des manipulations électorales et les innombrables formes de contournements que peut inventer l'expression démocratique n'est jamais totalement assuré.

 ©  Ampe Rogerio/ AFP

Le nouveau Président angolais, Joa Lourenco, à Luanda, le 26 septembre. © Ampe Rogerio/ AFP

 

Ainsi, de Kinshasa à Kampala en passant par Brazzaville, Luanda et Bujumbura, des contestataires courageux, bénéficiant généralement de la bienveillance et parfois du soutien actif de la population, ont organisé de nombreuses mobilisations. Elles exprimaient l'exaspération et les attentes d'une génération dénonçant des régimes accrochés au pouvoir et dont l'autoritarisme s'accroissait proportionnellement aux désillusions engendrées.

Face à ces aspirations au changement, les forces au pouvoir ont généralement fait preuve d'une grande capacité de résistance et d'adaptation. Partout elles l'ont emporté, sauf à ce jour au Kenya où un second vote doit se tenir le 26 octobre après l'annulation-surprise du scrutin par la Cour suprême. En RDC, les manœuvres dilatoires de Joseph Kabila visant à bloquer la tenue des élections lui permettent toujours de se maintenir au pouvoir. En Angola, l'élection d'un proche du président sortant, José Eduardo Dos Santos, qui malade s'est finalement retiré de la course après avoir verrouillé sa succession, préserve l'emprise de son clan.

Au pouvoir jusqu'en 2031, ou 2034

Cette série de rendez-vous électoraux en Afrique centrale et orientale avait mal commencé, avec le coup de force, en avril 2015, du « troisième mandat » présidentiel au Burundi, pays meurtri par 10 ans de guerre civile mais devenu une référence régionale de transition pacifique. Trois mois de manœuvres et de répression brutale furent nécessaires au candidat sortant pour parvenir à ses fins. Résultat, le pays est retombé dans les affres de la guerre civile et s'enfonce plus encore à la dernière place des pays les plus pauvres de la planète. Discrédité par la gestion violente de la crise déclenchée par un président encore inexpérimenté, le Burundi obligeait alors les présidents sortants de la région – tous récidivistes patentés – à faire preuve d'un grand professionnalisme.

 ©  Onesphore Nibigira/AFP

À la frontière entre le Burundi et la République démocratique du Congo, en janvier 2017. © Onesphore Nibigira/AFP

 

En février 2016, la reconduction en Ouganda de Yoweri Museveni pour un cinquième mandat s'est opérée sans vrai débordement. En mars, dans un contexte national plus tendu, le président congolais Denis Sassou-N'guesso inaugurait le premier des trois mandats supplémentaires que la nouvelle Constitution venait de lui accorder. Elle lui ouvre les portes du pouvoir jusqu'en 2031, à l'approche de ses 90 ans…

Le Rwanda fait mieux : la nouvelle Constitution, modifiée par référendum en 2015, permet au président Paul Kagame de rester au pouvoir jusqu'en 2034. L'opération, rondement menée, n'a laissé aucune place au suspens. La réforme constitutionnelle a été approuvée par 98 % des électeurs, représentant eux-mêmes plus de 98 % des inscrits.

On retrouve là l'efficacité de l'ingénierie sociale qui a présidé à la reconstruction du Rwanda post-génocide sous l'autorité du Front patriotique rwandais (FPR) : parti unique de facto, justice sélective, réécriture de l'histoire, réconciliation forcée, soumission totale des citoyens à un encadrement de proximité omniprésent, relayé par une série de structures verticales en charge de leur « sensibilisation ». Le président Kagame avait lui-même annoncé qu'il serait réélu avec un score similaire à celui du référendum, le résultat dépassa son pronostic !

Au total, donc, en l'attente des échéances à venir au Kenya et en RDC, tous les candidats autoproclamés sortis vainqueurs des épreuves électorales peuvent se targuer d'une légitimité populaire écrasante, voire d'un plébiscite.

Le règne du chacun pour soi

Au-delà des motivations prosaïques liées à leurs fonctions biens, protection de leurs proches, impunité judiciaire, leur ancienneté même, et celle de leurs pairs de la région, impliquait, à leurs yeux, leur maintien.

Leurs relations, alliances et oppositions se sont dessinées dans un passé commun marqué par des guerres civiles et des confrontations régionales d'une violence extrême. En conséquence, l'instabilité structurelle qui prévaut de l'est à l'ouest de cette Afrique « médiane » se nourrit de l'incapacité ou du refus des États à formaliser les cadres de politiques de coopération et d'intégration régionale mutuellement avantageuses. Ces cadres formels permettraient pourtant de mettre en valeur de façon équitable les ressources humaines, les potentialités agricoles, minières et autres de l'ensemble de la région.

En 2013, les brigades d'intervention africaines rattachées à la Mission de maintien de la paix en RDC furent mandatées pour procéder à la neutralisation des principaux groupes miliciens de l'est du pays. Elles ciblaient notamment le M23, un mouvement soutenu par le Rwanda et l'Ouganda comme les informations transmises par la suite à la Cour pénale internationale (CPI) le démontreraient. Avec le retour à une situation de guerre de basse intensité, on assiste à une cogestion régulée de l'instabilité.

L'exploitation des ressources naturelles alimente de fructueux échanges transfrontaliers pilotés au plus haut niveau des États. Ces activités lucratives pour les élites au pouvoir permettent aux pays de la sous-région d'exporter des biens qu'ils ne produisent pas et assurent la vitalité régionale et internationale des divers corridors vers les côtes de l'océan Indien.

Des pays occidentaux privés de levier

Cette instabilité est, paradoxalement, sécurisée par d'importantes forces de maintien de la paix, confrontées à de nombreux groupes armés, politiques et mafieux qui contrôlent de vastes espaces de non-droit. Alors qu'à chaque étape de valorisation des richesses la redistribution des dividendes relève pour l'essentiel d'intérêts privés, on comprend mieux pourquoi chacun des chefs d'État estime être le mieux placé pour assurer la défense des intérêts nationaux, personnels et plus largement ceux des groupes politico-ethniques qu'il représente.

 ©  MONUSCO/Abel Kavanagh/Flickr, CC BY-SA

Des Casques bleus de la Mission au Congo-RDC, en partance pour la province de l’Ituri (en 2016). 

 

Tout cela justifie en partie la grande prudence et la retenue des trois ex-puissances tutélaires – les États-Unis, la France et la Belgique qui se portaient traditionnellement garantes de la stabilité régionale en s'impliquant fortement dans le suivi des processus électoraux. Ils sont désormais confrontés à un environnement politique très ouvert et à une vive compétition économique avec de puissants groupes d'investisseurs chinois, indiens, arabes, sud-africains. Leur réserve est partagée par les organisations financières et des bailleurs de fonds internationaux, dont les apports ne pèsent plus qu'à la marge. Toutes ces nations disposent de richesses minières considérables et se sont dotées d'un potentiel militaire important.

De fait, les pressions des pays occidentaux qui ont précédé et accompagné l'organisation des scrutins à risques n'ont pas eu d'autre effet que d'être dénoncées comme autant de tentatives d'ingérence. Les velléités de conditionnalité politique de la part de la « communauté internationale », notamment lorsqu'elles sont motivées par des préoccupations démocratiques, sont vouées à l'échec même vis-à-vis des « petits » pays. Même constat s'agissant des organisations régionales africaines. Toutes les démarches de médiation – concertées ou concurrentes – lors du suivi des scrutins et des crises engendrées, ont abouti à une reconnaissance des situations de fait au nom du respect de la souveraineté des États.

André Guichaoua
Le Point/MCN
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