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Un film en quête de « vérité et justice » au Congo

Un film en quête de « vérité et justice » au Congo 2017-08-10
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Plus de six millions de morts dans l’impunité la plus totale. C’est le résultat de la guerre qui ravage la République démocratique du Congo depuis 20 ans. Qui en porte la responsabilité ? Telle est la question à laquelle le réalisateur suisse Milo Rau a cherché à répondre, mettant en scène un tribunal fictif qui a le mérite de rompre avec la culture du silence.

L’inscription « Vérité et justice » trônent au cœur de l’aula de l’école de Bukavu, à quelques kilomètres de l’Ouganda. C’est une journée de mai 2015 et les gens ont fait la queue pour assister au premier tribunal international sur le Congo, qui s’est tenu au printemps 2015. Presque tout le monde est venu : des ministres, des membres de l’opposition, des représentants des multinationales actives dans le secteur des matières premières, des activistes, des intellectuels et avant tout la population, déterminée à faire cesser les massacres et les abus.

Depuis la chute du dictateur Mobutu en 1997, la République démocratique du Congo (RDC) est le théâtre d’un conflit qui a fait plus de 6 millions de morts, selon les Nations-Unies. Un conflit qui puise ses origines dans un sous-sol qui abrite une immense richesse en matières premières. Celles-ci sont exploitées par les grandes multinationales et les pays voisins, transformés en plateforme de valorisation. Les massacres de civils, les rivalités ethniques et les viols sont ainsi utilisés pour contrôler les territoires de l’est et du sud. C’est là que se trouve l’or, le cobalt, l’uranium et surtout le coltan, fondamental pour la production de téléphones portables et d’ordinateurs, dont plus la moitié des gisements de la planète sont détenus par le Congo.

Né à Berne en 1977, Milo Rau a étudié la sociologie, la philologie romaine et la germanistique à Paris, Berlin et Zurich. Depuis 2002, il a produit plus de cinquante œuvres, notamment des pièces de théâtre, des films, des livres et projets, présentées dans les grands festivals internationaux et distribués dans plus de trente pays.


La communauté internationale à la barre


« J’ai perdu ma maison, mes terres et mes chèvres, qui sont mortes d’avoir bu de l’eau polluée par les multinationales extractives », raconte un agriculteur devant le tribunal de Milo Rau. Les témoignages se succèdent pendant trois jours à l’école de Bukavu, avec de nombreux rebondissements. Les aveux de l’un des membres des rebelles, son capuchon sur la tête qui lui donne l’apparence d’un apiculteur, n’en sont qu’un exemple : « Les rebelles ne sont pas les seuls qui violent les femmes, l’armée fait la même chose », dit-il, laconique. Dans la salle, la population se crispe, alors qu’au premier rang le gouverneur affiche un sourire narquois.  

Un juge spécial dirige les travaux de la cour : Jean-Louis Gilissen, qui figure parmi les personnalités qui ont permis d’instituer la Cour pénale internationale de La Haye. « Il y a des choses qu’on ne peut pas refuser dans la vie », a expliqué le Belge, venu présenter le film « Das Kongo Tribunal » à Locarno. La communauté internationale n’a jamais réussi à mettre en place un tribunal sur le Congo, a poursuivi l’expert du droit international, et ce projet représente une alternative, la possibilité de donner une voix à ceux qui n’en n’ont pas.

Le conflit au Congo a toutefois aussi, et peut-être avant tout, des ramifications internationales. Ainsi est née l’idée de Milo Rau de mettre en scène un second tribunal à Berlin, où les grandes puissances européennes se sont partagées l’Afrique en 1885. Diverses institutions internationales, comme la Banque mondiale, l’Union européenne et les Nations-Unies se trouvent cette fois sur le banc des accusés.


Cinéma engagé et révolutionnaire


Ce n’est pas la première fois que Milo Rau, fondateur de l’institut international des crimes politiques, se lance dans ce type de projets. En 2013, le réalisateur de 40 ans avait déjà mis en scène un procès contre les Pussy Riot à Moscou et un autre à Zurich contre l’hebdomadaire de la droite conservatrice, « Weltwoche ». Son cinéma engagé s’inscrit d’ailleurs dans la tradition lancée dans les années 60 par les philosophes Jean-Paul Sartre et Bertrand Russell, qui avaient créés un projet analogue sur les crimes commis au Vietnam.

Ce projet semble être le plus ambitieux de la carrière de Milo Rau. D’une part parce que le conflit au Congo n’est pas terminé, et de l’autre parce que le matériel récolté sur place et durant les spectacles à Bukavu et à Berlin sera utilisé pour la création d’un site internet dédié au conflit, d’un livre et finalement d’un jeu vidéo. Le message véhiculé par le réalisateur est clair : s’il y a une volonté politique, la justice est possible. 

Les premiers à avoir vu « Das Kongo Tribunal » ne furent toutefois pas les spectateurs du festival, qui ont attendu des heures pour pouvoir pénétrer dans la salle, mais la population congolaise. Milo Rau a voulu restituer cette histoire au peuple et l’émotion fut intense. « Jamais en 50 ans, quelqu’un n’avait donné la parole à la population congolaise », souligne Jean-Louis Gilissen, touché par la démarche. La loi du silence est ainsi brisée et de petites graines de vérité germent au Congo ; durant les deux dernières années, les gens ont mis en place de petits tribunaux spontanés du type de celui de Millo Rau.


La Suisse au centre du débat


Bien que n’étant pas sur le banc des accusés, la Suisse aussi fait figure d’actrice principale de la guerre économique au Congo. Quelques-unes des plus grandes multinationales active dans le secteur des matières premières y ont leur siège. Parmi celles-ci se trouve non seulement Glencore, qui détient plusieurs mines, mais aussi l’entreprise Alphamin, accusée dans le documentaire d’expropriation et de dommages environnementaux. Des multinationales qui au Congo ne paient pas d’impôts sur leurs bénéfices, laissant ainsi la population dans la pauvreté. En outre, la majeur partie de l’or produit dans le monde passe par la Suisse, pour être raffiné, puis revendu.

Face à la responsabilité helvétique, la présence dans la salle de Simonetta Sommaruga ne pouvait passer inaperçue. Questionnée par un spectateur, la ministre de justice et police a tenu à rappeler que le gouvernement a présenté un projet pour obliger les multinationales actives dans le secteur des matières premières à davantage de transparence. Il revient désormais au parlement de l’approuver, a-t-elle affirmé. 

Un petit pas qui ne satisfait toutefois pas les organisations de défense des droits humains, qui ont déposé une initiative populaire en octobre 2016. Le texte demande d’obliger les entreprises qui ont leur siège en Suisse à respecter les droits humains et les normes environnementales aussi à l’étranger. En cas de violation, l’affaire pourrait ainsi être portée devant un tribunal. Le dernier mot appartiendra donc au peuple.

En ce qui concerne le tribunal de Milo Rau, le verdict fut sans appel : le jury a demandé de porter les crimes commis au Congo devant un tribunal international pour mettre fin à l’impunité mais aussi d’enquêter sur le rôle de la Banque mondiale et des autres institutions dans le conflit.

Stefania Summermatter
SWI
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