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Serge Kakudji : « C’est sûr qu’un Noir à l’opéra, cela entraîne des jugements »

Serge Kakudji : « C’est sûr qu’un Noir à l’opéra, cela entraîne des jugements » 2017-05-05
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Serge Kakudji

Originaire de la RDC, ce contre-ténor revendique l’influence combinée de l’Afrique et de l’Europe dans son art.

«J’ai une jambe en Afrique, une jambe en Europe, et j’ai besoin de mes deux jambes pour rester debout. » Celui qui revendique avec fierté ce double ancrage, Serge Kakudji, est considéré comme l’un des plus grands chanteurs lyriques du continent.

C’est en tout cas bien en Afrique que naît le contre-ténor congolais, à une date qu’il tient à garder secrète, puisqu’il n’a « pas le même rapport au temps que les Européens, qui sont obsédés par l’âge des gens » ! Disons un tout petit peu moins de six mois avant la chute du mur de Berlin, pour les Européens les plus curieux… Il voit le jour à Kolwezi, dans le sud de la RD Congo, et grandit à Lubumbashi, la grande ville du Katanga, entre une mère enseignante et un père cadre de la Société nationale des chemins de fer.

C’est la télévision qui va lui faire découvrir l’opéra, à l’âge de 7 ans. « Je suis resté scotché ! J’avais l’impression de saisir tout ce que l’artiste chantait, sans comprendre la langue. Ça tirait toutes les fibres de mes émotions », décrit-il en accompagnant ses paroles d’un grand geste, comme tirant depuis sa tête aux cheveux longs et tressés un fil invisible.

J’avais l’impression de saisir tout ce que l’artiste chantait, sans comprendre la langue. Ça tirait toutes les fibres de mes émotions
Pour quelqu’un qui se dit « timide », Serge Kakudji, avec sa belle gueule et son grand sourire communicatif, est plutôt expressif et très charismatique. Ce qu’il fait, il le fait intensément. « La passion ne trompe pas », juge-t-il.

Il grandit dans une famille qui n’est pas férue de musique, mais très catholique. C’est à l’église qu’il va pousser la chansonnette pour la première fois, au sein du chœur d’enfants Les Troubadours de Lubumbashi. Cette voix de petit garçon, il va la travailler, la chérir, et surtout la garder, puisqu’un contre-ténor a la particularité d’être un homme qui peut atteindre les aigus comme un soprano.

Sa passion le pousse à sortir de l’église de son quartier pour faire des concerts. Ce qui ne plaît pas du tout à ses parents. « Le statut de musicien n’est pas très bien vu au Congo. Mes parents vont même m’interdire de chanter ! »

Mais Serge continue à travailler, en secret : « J’allais répéter à 6 heures du matin dans une cour d’école, avant que les élèves arrivent », confie-t-il avant de partir dans un grand rire. Son talent est vite reconnu.

Ses parents lui interdisent de chanter, il continue alors à travailler, en secret
À l’adolescence, il va représenter la province du Katanga à Kinshasa. C’est la première fois qu’il se rend dans la capitale de la RD Congo, à près de 2 000 km de chez lui, sans sa famille. Et puis très vite, avant sa majorité, ce sera l’Europe : Vienne dès 2006 pour un concert, le conservatoire de Namur, en Belgique (2007-2010), puis celui de Saint-Maur-des-Fossés (2010-2014), en banlieue parisienne, pour prendre des cours de chant. Une révolution pour l’autodidacte.

Sa double culture, une richesse

Cette double culture africaine et européenne va d’ailleurs l’inspirer, et il va mêler airs d’opéras célèbres et instruments traditionnels africains dans l’un de ses plus grands succès, Coup fatal, qui connaîtra 180 représentations dans le monde entier entre 2014 et 2016.

Si sa carrière surprend au Congo  « l’Afrique, ce n’est pas très opéra » –, elle suscite la curiosité en Europe. Et peut-être un peu de soupçons ? « C’est sûr qu’un Noir à l’opéra… cela entraîne plus de jugements de la part des puristes. Je dois travailler quatre ou cinq fois plus qu’un Européen. » Sa couleur de peau est « un défi », mais jamais elle n’est devenue un handicap.

« Je pense que la voix n’a pas de couleur. J’ai joué la doublure de Jules César à l’Opéra de Paris, et même Jésus ! » Il n’empêche : le 20 juillet 2015, il est agressé en Sicile. Quelques heures après un concert, deux personnes l’insultent avant de le passer à tabac. Résultat : fémur et orbite oculaire gauches cassés. Il devra être opéré à plusieurs reprises, mais pas question de tomber dans la haine. « N’oublions pas de répondre par l’amour aux gens qui tentent de nous blesser et nous serons encore plus forts ! » écrit-il alors sur son mur Facebook.

Il a beau vivre à cheval sur deux continents, cela ne le rend pas aveugle aux problèmes de son pays d’origine. S’il ne veut pas parler de politique – « l’art ne doit pas perdre son âme dans la politique », il veut témoigner des murs auxquels il se heurte lorsqu’il veut développer la culture sur place. « L’institution reste sourde quand le public est enthousiaste, et ça nous bouffe… Je voulais lancer au Congo ma compagnie, mais cela fait plus d’un an que mon dossier est bloqué… »

Je voulais lancer ma compagnie au Congo, mais cela fait plus d’un an que mon dossier est bloqué
Il va donc devoir lancer sa fondation, mélange de conservatoire et de maison de production, à Bruxelles, avec comme objectif de faire travailler ses compatriotes qui n’ont pas eu la chance d’être découverts comme lui.

Même si l’Afrique est centrale dans sa carrière et qu’il rentre souvent au pays, les liens sont difficiles à entretenir. « Quand je suis rentré de Namur, je n’avais pas vu ma famille depuis trois ou quatre ans. À l’aéroport, ils ne me reconnaissaient plus… », se souvient-il. Et puis il souffre de l’image de l’Africain habitant en Europe, forcément riche aux yeux de ceux qui sont restés. Enfin, maintenant, il a en France sa « fleur d’amour, la reine de [sa] vie ».

Celui qui sera de retour sur scène pour Two, seul, une création chorégraphique d’Annabelle Bonnéry qui sera jouée à Chaillot en février 2018, a peut-être finalement ses deux jambes de plus en plus en Europe…


Jeune Afrique
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