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Éthiopie : le dur chemin pour l'émancipation de la femme

Éthiopie : le dur chemin pour l'émancipation de la femme 2016-12-12
Afrique
http://www.mediacongo.net/dpics/filesmanager/actualite/2016_actu/decembre/5-10/ethiopie_femme_16_0001.jpg Addis-Abeba, Ethiopie-

Au-delà de l'inégalité homme-femme, c'est à l'assaut du carcan de traditions ancestrales que les mouvements féministes doivent monter.

La Toyota se fraie un chemin à coups de Klaxon au milieu des bouchons, leitmotiv d'Addis-Abeba de jour. À l'intérieur, cinq femmes débattent féminisme entre deux anecdotes. « Ma sœur partie étudier en Inde me racontait, c'est terrifiant là-bas. Les viols collectifs dans les bus, vous avez entendu ? » La conductrice enchaîne agrippée au volant : « Mais chez nous c'est pareil, tu te souviens l'année dernière en plein Addis ? » Une autre relève dans un amharique parsemé de mots anglais : « Pas seulement l'année dernière ! » La Toyota pile, enfin, devant le lourd portail d'une ruelle isolée de la capitale.

Les membres du cercle féministe Setaweet* se rendent dans un centre d'accueil pour femmes victimes de violences conjugales. C'est la veille du nouvel an éthiopien, en plein mois de septembre selon le calendrier local. Dans la cour, le café rôtit sur les braises, la stéréo crache de la pop éthiopienne. Des bambins pleurnichent, chahutent, tentent des pas de danse mal aisés. Certaines filles paraissent si jeunes qu'on ne sait pas si elles sont l'enfant d'une femme violée ou si elles-mêmes ont subi ce terrible outrage. 

 ©  Awsad

Aucune femme ne livre son histoire

Pomi et ses consœurs du Setaweet rendent régulièrement visite à ces femmes qui, après un drame, tentent de se reconstruire. Pomi rigole très fort. Le genre à se lancer sur la piste de danse la première et à faire des blagues en continu. Derrière sa carrure de bonne vivante, elle entame avec pudeur la discussion avec les victimes. Aucune ne livre son histoire ni n'explique pourquoi son fils collé au sein a dix ans de moins qu'elle. L'omerta a la vie dure. Mais c'est réveillon et on préfère oublier le passé, au moins pendant 24 heures. Les biscuits disparaissent à vue d'œil. On allume un grand feu dans la cour. Pensive, Pomi s'écarte. « Quand j'ai dit que je venais ici, tu sais ce que certains types m'ont répondu ? confie-t-elle à Sehin : Ces femmes, elles devraient rentrer auprès de leur mari et préparer à manger pour la fête. » Sehin lève les yeux au ciel : « Bien sûr, pour qu'elles se fassent tuer… »

Ce « sanctuaire » de Awsad* comme il est surnommé, ne possède que 50 lits. En ce moment, 120 femmes et enfants y trouvent refuge. Quelques matelas par terre font bien l'affaire. « C'est tellement difficile de devoir dire désolée nous sommes complets », soupire Maria Mounir Youssouf, la fondatrice du lieu. Les cheveux teints au henné, emmitouflée dans un large gilet tricoté, l'ancienne avocate veille sur ses protégées. L'adresse du refuge, ouvert en 2003, est tenue au secret afin d'éviter les potentielles vengeances, mais aussi réguler les nouvelles arrivées. « On ne fait pas de publicité. Même la police qui redirige les femmes vers nous les amène à notre bureau. Nous avons quatre centres dans le pays, mais c'est si peu par rapport aux besoins. Si peu ! »

 ©  Awsad

Couture, coiffure et taekwondo

Au refuge, les femmes reçoivent en priorité un traitement médical et psychologique. « Celles qui arrivent ici ont reçu des coups, précise Maria, d'autres sont enceintes, la plupart n'ont jamais vu un médecin de leur vie, ne sont jamais allées à l'hôpital. » Puis vient le temps de la reconstruction. « Lorsqu'elles vont mieux, on voit ce qui les intéresse et alors on leur propose des formations. Parce que ces femmes sont pauvres, n'ont aucune compétence professionnelle, la plupart même ne savent ni lire ni écrire. Donc, on leur propose des cours de coiffure, de cuisine, de couture… » Les plus jeunes continuent leur scolarité à la mini-école du centre. Maria a aussi tenu à leur délivrer des cours de taekwondo. « Comme ça, une fois dehors, elles pourront se défendre ».

Maria a passé sa carrière à défendre des cas de femmes violées, battues, des mères-filles fichues à la rue. En Éthiopie, près d'une femme sur deux, âgées entre 15 et 49 ans, est victime de violences de la part de son partenaire, selon une étude de l'Organisation mondiale de la santé*. Mais après ? Après, elles sont seules, un gamin sur les bras. « La plupart finissent sous les ponts. Les plus jolies se prostituent ». Un constat que Maria ne peut accepter. Elle croit à la reconstruction de ces filles. Hannah – un nom d'emprunt – en est la preuve vivante. La jeune fille de 17 ans vient discuter de son avenir avec sa mentor. Après cinq ans au refuge, où elle a suivi une formation en broderie, elle s'apprête à voler de ses propres ailes.

 ©  Awsad

Mère à douze ans

Elle a le regard vif, le rire sans complexe. Le contraire de ce qu'elle était quand elle est arrivée le premier jour. Hannah raconte son histoire. « Je suis venue me réfugier ici parce que j'ai été violée par mon oncle. Quand j'en ai parlé à ma tante, elle m'a répondu : Tu dis n'importe quoi, mon mari n'est pas comme ça, il ne ferait jamais ça, tu es une menteuse, tais-toi ! Mon oncle a continué à me violer. Je suis finalement allée en parler à mes voisins avec qui je m'entendais bien. C'est eux qui m'ont persuadée d'aller voir la police pour porter plainte. Mais quand ma tante l'a su, elle m'a menacée. Elle voulait me faire du mal ».

Ses voisins parviennent à la convaincre qu'elle doit fuir à tout prix. C'est la police qui la redirige vers le refuge d'Awsad. À son arrivée, elle voit enfin un médecin. « C'est là que j'ai appris que j'étais enceinte de sept mois. Je ne savais pas à ce moment-là que j'attendais un enfant ». Hannah avait douze ans.

Burn-out des policiers

Même si elle entend ces histoires chaque jour, Maria détourne son regard. « Vous imaginez cette fille quand elle est arrivée, elle ne parlait pas, elle pleurait toute la journée. Aujourd'hui, elle a repris confiance en elle, elle est prête à mener sa vie avec son fils. Ça me donne tellement d'énergie. Il faut travailler dur. Très dur. Mais on voit les résultats ».

Maria et ses employés, 70 au total, donnent aussi des formations aux policiers : comment gérer les dossiers, comment parler aux femmes. « Nous avons découvert que les policiers souffraient de burn-out [maladie psychologique due à la surcharge de travail, NDLR]. Parce que tous les jours, plusieurs fois par jour, ils voient des femmes porter plainte pour viol, pour violences... À la fin, ils craquent. Nous les aidons à surmonter cela ».

Battue par son mari ? « Normal » pour quatre femmes sur cinq

L'ancienne juriste, si elle admet que beaucoup a été fait pour améliorer les lois, regrette qu'elles ne soient pas toujours appliquées. « Quand on travaille avec les chefs de village, ils demandent : Est-ce que c'est un crime de battre sa femme ?… Il faut faire tellement plus pour changer les mentalités ». Et pas seulement auprès des hommes. En Éthiopie, quatre femmes sur cinq considèrent « normal » d'être battues par leur mari, selon une étude de la Banque mondiale.

 ©  Yellow movement

Yellow Movement est un récent mouvement féministe basé à l'université d'Addis-Abeba, il a été créé spontanément en janvier 2016. © Yellow movement

Si des mouvements féministes comme Setaweet ou le Yellow Movement à l'université d'Addis-Abeba se créent depuis ces cinq dernières années, personne n'a encore trouvé la recette miracle pour faire éclater des carcans sociétaux si profondément ancrés. Bruktawit Tigabu a opté pour les médias de masse. À l'origine de programmes télévisuels pédagogiques pour enfants, déjà très populaires, cette institutrice de formation s'apprête à lancer un dessin animé : Les Tibeb Girls. L'histoire de trois héroïnes aux superpouvoirs qui volent à la rescousse des jeunes Éthiopiennes. « Les productions qui placent les personnages féminins et africains comme héros, ça n'existe pratiquement pas, regrette la créatrice. Même dans le monde occidental, on voit tellement de films très populaires où c'est toujours la femme qui doit être sauvée parce qu'elle est faible ».

 ©  FB

Les Tibeb girls, un dessin animé qui raconte l’histoire de trois héroïnes aux superpouvoirs qui volent à la rescousse des jeunes Ethiopiennes. © FB

Super-héroïnes éthiopiennes versus traditions éthiopiennes

Dans une des productions, le premier épisode raconte la vie de Hannah, dans un village reculé d'Éthiopie. Dans quelques heures, elle sera mariée à un homme beaucoup plus âgé, qu'elle n'a jamais rencontré. Désespérée, elle prie pour que les Tibeb girls interviennent. Fikir ressent à distance l'appel à l'aide de Hannah. Avec Feteh, qui a une force surhumaine, elles s'envolent jusqu'au village. Grâce à l'intelligence ultra-développée de Tigist, les super héroïnes mènent à bien leur mission.

Derrière les dessins colorés et les musiques mi-contine, mi-pop, c'est bien aux traditions que s'en prend Bruktawit. « Dans le film par exemple, la maman est triste de devoir marier son enfant. Mais pourquoi le fait-elle ? Elle dit : car j'aurais été exclue, personne ne m'aurait plus jamais adressé la parole. Cela arrive tout le temps dans la réalité à cause de la pression sociale. Même si on sait que c'est mal, on le fait. Or, il faut cesser de stigmatiser les gens qui osent s'opposer, qui osent dire c'est mauvais pour ma fille, je ne le ferai pas. Il faut en parler et ensuite nous pourrons influencer ces normes qui sont tellement taboues. Car si les traditions n'apportent rien de bon à la population, il faut les changer ».

Verbaliser son mal-être

Des écoles d'Éthiopie s'apprêtent en parallèle à créer des Tibeb Girls clubs. Après le visionnage du film, les professeurs et les étudiants et étudiantes débattront. Mariage forcé, mutilations génitales féminines, violences… « Dans notre culture, on n'encourage pas les enfants à s'exprimer. S'ils le font, ils sont considérés comme des mal élevés. Ils ne verbalisent pas leurs émotions ».

Bruktawit traduit actuellement les Tibeb Girls en anglais pour l'exporter au Kenya et en Tanzanie. Elle espère faire de même en français pour le public ouest-africain. Parce que son constat est simple : « L'oppression des femmes est universelle. Or, vous êtes des super-héroïnes ! Chacune d'entre vous. C'est bien cela au fond notre message. »


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